Août 2018
Mouvements sociaux chez Ryanair : la fin d’une illusion ?
La cause semblait entendue, le modèle « low cost » était incompatible avec toute forme de négociation sociale collective propre à l’ancien monde, celui des grandes entreprises « brick and mortar » condamnées au déclin. Ces « vielles » entreprises qui, par peur ou pusillanimité, étaient tentées d’acheter la paix sociale en laissant les syndicats prospérer et parfois dériver, paraissaient définitivement dépassées par celles qui assumaient d’avoir réglé le problème en tenant à bonne distance les représentants du personnel.
Les syndicats sont mortels déclarait récemment le Secrétaire Général de la CFDT Laurent Berger reconnaissant l’échec des mobilisations contre les réformes successives du Code du Travail en France. Le nouveau modèle économique imposé par Ryanair dans un contexte de dérégulation du marché du travail en Europe, semblait triomphé même si de nombreuses voix s’élevaient pour dénoncer le « dumping social » et les propos souvent outranciers de son dirigeant à l’égard des syndicats.
La crise sociale que traverse Ryanair depuis plusieurs mois, annonce-t-elle la fin d’un mythe : celle d’une entreprise sans syndicats, ne reconnaissant qu’un marché du travail interne bâti exclusivement autour de relations sociales individuelles ?
En faisant un pas encore timide vers la reconnaissance des syndicats et en acceptant une médiation pour tenter de sortir d’un conflit pénalisant pour la compagnie, la direction de Ryanair admet implicitement l’existence d’une réalité sociale collective. Même si le chantage à la délocalisation est encore présent, la rhétorique semble évoluer. Pouvait-il en être autrement ?
Face à l’embryon d’un mouvement social européen, alors que les pilotes et les personnels commerciaux s’organisent plus efficacement pour défendre leurs revendications, le « modèle » social Ryanair, montre ses limites et sa fragilité. Après la bulle internet et la bulle de l’immobilier assisterons nous à l’effondrement des entreprises cédant à la financiarisation de leur stratégie et à la marchandisation des rapports humains ?
Le « printemps social » que connaît Ryanair ne signifie sans doute pas que le déclin des syndicats est enrayé. Selon la formule de Churchill, il s’agit probablement seulement de la fin du commencement. Mais c’est incontestablement un tournant. A trop vouloir associer l’action syndicale à la « politisation » des rapports sociaux et à la défense d’avantages acquis d’un autre temps, d’aucuns ont fini par oublier la genèse du fait syndical : la défense de la dignité et des conditions de travail dans une Europe du 19ème siècle au marché du travail dérégulé et soumis à la brutalité des cycles économiques. « Mon conseil à la jeunesse : lire Karl Marx » déclarait en 2017 un certain Emmanuel Macron …
Les concurrents de Ryanair, issus pour certains de la « vielle économie » devraient regagner confiance dans leur capacité à marier efficacité économique, qualité de service et dialogue social constructif.
En renforçant la place de la négociation collective au sein de l’entreprise ou du groupe auquel elle appartient, les évolutions du droit du travail en France sont une invitation, non pas à moins négocier mais à mieux négocier - au niveau le plus pertinent - pour transformer les organisations tout en préservant leur écosystème social. C’est également en incitant les entreprises à affirmer leur « raison d’être » et en associant à cette réflexion l’ensemble des parties prenantes, que la dynamique économique pourra s’inscrire dans la durée, sans conduire à une dystopie sociale.
Les syndicats en tant qu’expression collective et démocratique des aspirations des salariés jouent un rôle de régulation nécessaire au bon fonctionnement de l’entreprise qui s’épuiserait à rechercher de multiples et incessants ajustements individuels dans un environnement en constante évolution. Les ignorer, les traiter par le mépris, ne permettra pas d’atteindre « l’agilité » souhaitée dans l’organisation, bien au contraire.
C’est à une nouvelle manière de conduire les relations sociales que nous invite la transformation de l’économie. Sans angélisme, ni naïveté, mais également sans préjugés ni cynisme. S’en tenir au strict respect du droit du travail – ce qui est déjà problématique s’agissant de Ryanair ou de certaines plateformes internet - n’est pas la solution, ce serait confondre « la carte et le territoire ». Bâtir un cadre de concertation et de négociation adapté aux enjeux de chaque entreprise, s’appuyant sur des acteurs syndicaux formés, légitimes et participant aux instances de gouvernance, tel est l’enjeu. Un nouveau défi pour les DRH et les Responsables des Relations Sociales qui ne pourront réussir sans le soutien et l’implication de leurs dirigeants.