Mai 2018
Les miroirs déformants du dialogue social
Les turbulences sociales chez Air France et la crise managériale qu’elles ont entraînée, tout comme le mouvement social à la SNCF semblent illustrer à nouveau le caractère inopérant du dialogue social face à des revendications considérées comme catégorielles et à la tentation de jusqu’au boutisme de ceux qui les défendent. Le cinquantième anniversaire des évènements de mai 1968, nous rappelle le souvenir d’une autre période ou malgré les accords de Grenelle, les assemblées générales de grévistes votaient la poursuite de l’occupation des usines, tandis que la tentation du référendum gagnait le Président de la République de l’époque qui opta finalement pour une dissolution de l’Assemblée Nationale.
Il est tentant de voir dans ceux qui s’opposent à une réforme ou qui contestent la stratégie d’une entreprise et sa politique sociale, des représentants du monde d’avant, des « insiders » privilégiant la défense de leur statut au détriment de l’emploi des « outsiders » condamnés à la précarité. Les syndicats affaiblis seraient ainsi enclin à la radicalité, au risque de s’engager dans des conflits sociaux longs, aboutissant à une impasse.
Il faut se méfier d’une telle analyse : elle n’est pas seulement caricaturale, elle conduit également à ignorer les transformations du corps social et celles des organisations syndicales et à agir de manière contreproductive.
Ainsi en 1994, un précédant référendum chez Air France, dans un contexte de graves difficultés économiques, avait conduit à une adhésion massive des salariés au plan de transformation. L’échec de celui de 2018, intervient dans un tout autre contexte, celui d’un redressement économique, certes fragile, mais succédant à plusieurs années d’efforts demandés aux salariés. Ce qui avait conduit en 1994 à sortir habilement d'un enlisement des négociations avec les syndicats majoritaires, s'est traduit en 2018 par un fiasco.
Alors que des intersyndicales s’organisent dans de nombreuses entreprises pour exprimer des revendications communes, persister à les considérer comme non représentatives des attentes des salariés et au service de telle ou telle corporation seraient une erreur.
Derrière le non au référendum d’Air France, il y a sans doute de l’incompréhension et de la colère. Il y a probablement aussi une certaine distance du management et la tentation d’abuser de l’argument d’autorité au risque de fragiliser la gouvernance de l’entreprise.
Renoncer au dialogue social n’est pas la solution. Pour poursuivre la transformation des entreprises, il faut renouveler la manière de concevoir les relations sociales : expliquer davantage les enjeux économiques et la vision pour l’entreprise, favoriser les échanges au plus près du terrain et impliquer l’ensemble du management.
Certains dirigeants s’éloignent des salariés, considérant que c’est au DRH de s’adresser au corps social. Face à l’ampleur du changement et à l’accélération de son rythme, il est plus que jamais nécessaire de renforcer les liens et la confiance entre les salariés et leurs dirigeants. « Un chef est un homme qui a besoin des autres » écrivait Paul Valéry.